Reproduction sociale, liberté d’expression… Sciences Po cristallise autant les imaginaires qu’elle suscite la fascination. Rencontre avec Luis Vassy, directeur de l’institution française depuis un peu plus d’un an, à l’occasion d’un épisode de DG sur Écoute, sur Thotis. Il dessine dans cet entretien le visage d’une école en pleine transformation : création d’une nouvelle École du climat, refonte du bachelor, internationalisation renforcée. Portrait d’une institution historique qui se réinvente.
Par Valentine Dunyach
Fondée il y a près de cent cinquante ans par Émile Boutmy, Sciences Po est aujourd’hui une université de recherche internationale de 13 500 étudiants, répartis sur sept campus. Sa mission reste inchangée depuis ses origines : comprendre le monde pour le transformer. Ancrée dans cinq grandes disciplines : économie, droit, histoire, sociologie et science politique, l’école affiche une empreinte mondiale significative ; 50 % d’étudiants internationaux issus de 150 nationalités, 445 universités partenaires et 64 doubles diplômes à travers le monde.
Au classement QS World University Rankings 2025, Sciences Po se hisse au 4e rang mondial des établissements de formation en science politique, première institution française et de l’Union européenne dans cette discipline. Un palmarès dont Luis Vassy, son directeur depuis septembre 2024, se réjouit : l’école figure, comme il le relève à notre micro, dans le “trio mondial”, en politique et relations internationales.
Rares sont les institutions françaises qui suscitent autant d’attentes contradictoires. Sciences Po est ainsi tour à tour accusée d’être une fabrique de l’élite conservatrice ou, à l’inverse, un bastion de l’idéologie progressiste. Luis Vassy ne souhaite se résoudre à ces caricatures : « Le matin, on nous dit qu’on est le temple du conservatisme et l’après-midi qu’on est le temple du wokisme. Nous ne sommes ni l’un ni l’autre. »
Sur la question de la diversité sociale, l’école met en avant des dispositifs concrets. 36 % des étudiants bénéficient d’une aide financière (exonération de droits ou bourse) et les dossiers des lycéens boursiers font l’objet d’une lecture spécifique lors de l’admission. En ce qui concerne les étudiants boursiers retenus, Sciences Po va plus loin que le droit commun : en plus de l’exonération totale des frais de scolarité et de la bourse du CROUS, l’école majore cette dernière de 75 %, afin de garantir des conditions d’étude optimales.
La liberté d’expression : un cadre clair, une limite simple
Depuis son arrivée, Luis Vassy a placé la question de la liberté d’expression au cœur de son mandat. La règle est posée sans ambiguïté : “toutes les opinions sont les bienvenues, dès lors qu’elles s’inscrivent dans le cadre légal. Le droit de s’exprimer n’est pas un droit à intimider les autres ou à empêcher l’expression des autres », résume-t-il.
Avec ses 2 000 événements organisés chaque année ; conférences, débats, leçons inaugurales avec des personnalités comme le prix Nobel d’économie 2001 Joseph Stiglitz ou le juriste Philippe Sands, Sciences Po se veut avant tout un lieu de foisonnement intellectuel et de débat ouvert et respectueux.
La « réserve institutionnelle » : protéger la liberté en s’abstenant de prendre position
L’une des premières mesures de Luis Vassy, à sa prise de fonction en septembre 2024, a été l’adoption d’une doctrine institutionnelle, approuvée à une large majorité par le conseil d’administration, où siègent notamment huit représentants étudiants. Depuis, Sciences Po s’abstient de prendre position collectivement sur des sujets politiques, qu’il s’agisse du conflit à Gaza ou de la situation en Iran.
Si cela peut sembler paradoxal, pour Luis Vassy, il n’en est rien : il s’agit au contraire de garantir la liberté de chacun : « Si l’institution prend position sur un sujet, ceux qui ont l’opinion minoritaire vont se retrouver contraints dans leur liberté d’expression. », explique-t-il.
Pour illustrer son propos, le directeur de Sciences Po remonte à la création de l’école. Son fondateur, Émile Boutmy, était personnellement favorable à Alfred Dreyfus, du bon côté de l’histoire, comme il le note lui-même. Il n’en a pas moins refusé d’imposer cette position à son institution. Cent cinquante ans plus tard, le principe reste le même.
Sciences Po et l’intelligence artificielle : le renard face au hérisson
Depuis quelques années, Sciences Po a opéré un virage à 180 degrés concernant l’usage de l’intelligence artificielle. Après une période de restriction, l’IA est désormais pleinement intégrée aux enseignements.
À ce sujet, la grille de lecture de Luis Vassy est la suivante : l’IA, c’est le super-hérisson, capable de creuser un sujet à l’infini. Sciences Po forme plutôt des « renards » : des profils interdisciplinaires, capables de naviguer entre les sujets et d’analyser un enjeu sous plusieurs angles. Avec l’IA, cette compétence prend encore plus de valeur. Reste, selon lui, à préserver le sens de l’effort et la culture de l’exigence intellectuelle : « L’IA, c’est le point de départ du travail, pas le point d’arrivée. », analyse Luis Vassy.
Sur le plan de la recherche, Sciences Po a notamment signé un partenariat avec OpenAI au sein d’un consortium d’une douzaine d’universités mondiales, pour travailler sur le sujet de l’IA et de la démocratie. Un terrain d’investigation naturel pour une école spécialisée en sciences politiques et sociales.
Une refonte du bachelor pour renforcer les fondamentaux
À son arrivée à la tête de l’établissement, l’une des premières décisions de Luis Vassy a été de retravailler en profondeur la structure du bachelor et avec elle, celle de revenir aux fondamentaux. Le semestre est ainsi allongé de douze à quatorze semaines. Ces deux semaines supplémentaires sont consacrées au renforcement des compétences jugées insuffisantes, mathématiques, langues
La Paris Climate School : l’école du climat ouvre en 2026
Une autre grande nouveauté annoncée par Luis Vassy est l’école du Climat, la Paris Climate School, qui ouvrira ses portes en 2026, au niveau master, avec une vocation résolument internationale. Le programme formera des professionnels capables de piloter des transitions environnementales au sein d’organisations publiques ou privées, avec des concentrations en finance, droit et management.
Dès l’annonce, l’école a été submergée de demandes. Les profils visés par ces programmes sont délibérément variés ; étudiants issus du bachelor Sciences Po, ingénieurs souhaitant acquérir une double compétence en sciences sociales, ou encore diplômés de sciences humaines désireux de se spécialiser sur les enjeux environnementaux. Des doubles masters avec d’autres écoles et des universités étrangères sont également envisagés pour la suite.
Les doubles diplômes : une carte maîtresse
Sciences Po propose aujourd’hui 64 doubles diplômes, l’un des principaux atouts de l’école. À l’international, les partenariats avec Columbia University et University of California, Berkeley permettent de passer deux ans à Paris et deux ans aux États-Unis, un dispositif que les deux universités veulent renforcer.
En France, les combinaisons histoire, philosophie, mathématiques ou sciences de la vie permettent aux profils scientifiques de croiser sciences humaines et sciences dures sans renoncer à leur spécialité.
La mobilité internationale est au cœur du cursus : tous les bachelors effectuent leur troisième année à l’étranger, parmi 470 universités partenaires. Chaque année, 1 700 étudiants partent, autant d’internationaux arrivent à Paris.
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L’idée reçue la plus tenace sur Sciences Po, c’est qu’elle ne formerait que des hauts fonctionnaires et des politiques. Or, comme le souligne Luis Vassy, 60 à 70 % de ses diplômés rejoignent le secteur privé. Droit, finance, management, communication, journalisme… À Sciences Po, l’offre couvre un large spectre de débouchés. L’institution abrite notamment une école de journalisme, présentée comme l’une des meilleures au monde.
Parmi ses alumni les plus célèbres figurent des chefs d’État et de gouvernement, comme Emmanuel Macron ou François Hollande, mais aussi des dirigeants d’entreprises, des journalistes reconnus ou des personnalités du monde de la culture. Après Sciences Po, l’insertion professionnelle est rapide. Pour preuve, 59 % des diplômés décrochent un emploi avant même l’obtention de leur diplôme et 98 % sont en poste dans les six mois suivant leur sortie.
Au niveau bachelor, les lycéens français candidatent via Parcoursup. Le dossier repose sur les notes obtenues au baccalauréat, avec un poids important accordé aux épreuves nationales écrites, le relevé de notes scolaires et un oral. Les essais personnels, jugés trop standardisés, ont été supprimés cette année. Les candidats issus de lycées étrangers passent quant à eux par le portail propre à Sciences Po. En 2025, plus de 12 000 candidatures ont été reçues, issues de 70 % des lycées de France.
Au niveau master, deux procédures coexistent : une procédure française (évaluation de dossier puis entretien) et une procédure internationale pour les diplômés de l’enseignement supérieur étranger. Pour les jeunes professionnels, un master en un an est accessible aux titulaires d’un bac+3 minimum avec expérience professionnelle. Enfin, pour les doctorants, les candidats titulaires d’un master peuvent postuler directement en ligne.
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Sciences Po continue de fasciner et de diviser, mais se réinvente avec méthode : école du climat, bachelor renforcé, intégration de l’IA, réaffirmation de la liberté académique. Dans un monde traversé par les crises et les incertitudes, l’institution entend former des décideurs non formatés et capables de poser les bonnes questions. Une ambition qui, cent cinquante ans après sa création, demeure intacte.
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